
Le Prince Noir
Les Baux de Provence
Le Prince Noir est un enfant
( in Connaissance du pays d'oc N°33 )
Il est encore, heureusement, des hommes-énigmes. Des hommes qui
ont une vie impossible, des réalisateurs de rêves. Aux Baux-de-Provence, sur
cet incroyable rocher qui surplombe les Alpilles après avoir régenté un
royaume, où tout a été magique durant des siècles, Anti Lemarin poursuit la
tradition des chercheurs d'autre chose: l'énormité de ce qu'il a déjà vécu
ne lui suffit toujours pas.
Qui
est donc Anti Lemarin ? Est-il un prince de la Renaissance italienne, ami des
Arts, et, d'abord, de celui de vivre? Un inventeur loufoque, incurablement génial
et naïf, auquel tout ne peut être que pardonné ? Un membre influent d'une
secte ésotérique, tramant dans l'ombre de bien étranges desseins? Un
affairiste avisé, sachant se servir à merveille de son charme, et auquel nul
ne saurait rien refuser? Un authentique sage qui, au bout de toutes choses, a découvert
le secret de la sérénité amusée? Un aventurier utilisant les secrets de
Cagliostro avec la candeur du professeur Tournesol ? Un extraterrestre, en panne
de soucoupe, qui n'est jamais tout à fait parvenu à s'habituer aux hommes? En
apparence, chacun de ces rôles pourrait lui convenir. Et il doit être capable
de les tenir tous à la fois. La vérité est donc, forcément, ailleurs. Mais où
? Allez savoir Extérieurement et au premier abord, il se présente comme un
sexagénaire malicieux, passant, sans aucune transition, de la concentration,
voire de l'onction épiscopale, à la pantomime la plus débridée. C'est une
sorte de feu follet, auréolé d'un nuage de cheveux blancs, qui fascine (et il
le sait) tous ceux qui l'approchent par son inépuisable gentillesse, son érudition
démesurée, sa fantaisie, sa joie évidente d'être vivant, son humour et la
profonde poésie qu'il met dans la moindre remarque, le geste le plus banal. Lui
demander un renseignement, c'est s'exposer à entendre un sonnet ou un cours
d'histoire ancienne, à moins qu'il ne s'agisse d'une conférence complète sur
«l'action-comparée-des -radiations-cosmiques- et -des-forces-telluriques-sur-l'asphodèle-en-germination
»; lui réclamer de servir l'apéritif, déclenche inévitablement tout un spectacle qui tient, à
la fois, du numéro de prestidigitation et de l'expérience alchimique. Mais il
est vrai qu'on peut dire au moins une chose, sans risquer de se tromper, au
sujet d'Anti Lemarin c'est un magicien. Ce qu'il a réalisé aux Baux-de-Provence
le prouve de manière irréfutable.
De
la Grotte de la Parfaite au palais du Prince Noir
Anti
Lemarin arrive, en 1953, dans le village en ruines des «Seigneurs de
la Comète». Il y rencontre Sinette Derlot, qui deviendra sa femme. Elle
est artiste peintre et l'a précédé de cinq ans sur le Rocher. A cette époque,
Les Baux ne sont pas encore «le troisième lieu touristique de France après
Lourdes et le Mont-Saint-Michel». Les futurs visiteurs (un million cinq cent
mille par an) ignorent encore la splendeur déchiquetée de ces murailles
renversées, derrière
lesquelles une «race d'aiglons jamais vassale», affirmant descendre du roi
mage Balthazar, gouverna de l'Espagne à l'Italie, et inventa l'Amour. La ruine
n'enlève rien à l'orgueil. Le château et le village, insultés et abattus
sur l'ordre de Richelieu, n'ont fait que mieux ressembler encore aux Alpilles,
ces collines ambitieuses qui se rêvent et se veulent montagnes. Et, de la
plaine, il faut un oeil attentif pour deviner où le rocher commence à devoir
quelque chose à
l'homme. Il n'y a que quelques artistes, des «originaux» disent les derniers
vrais Baussencs qui leur cèdent leurs pans de murs contre presque rien, pour
s'intéresser aux amoncellements de pierres écroulées.
Sinette
et Anti s'installent dans une grande cavité naturelle, qu'on appelle «la
Grotte de la Parfaite ». La Parfaite, à l'évident surnom cathare, était une
pauvresse qui vivait là, mendiant dans la journée, en poussant la brouette
qui lui servait de lit durant la nuit. Une cheminée, dont le tirage était
assuré par l'ouverture sans porte de son refuge, était son unique «confort».
Les Lemarin commencent par aménager leur «maison». Puis ils se tournent vers
les ruines qui l'entourent. Mais, tout le quartier de la grotte est
officiellement décrété inconstructible. En équilibre instable sur l'éperon
rocheux, un énorme bloc de pierre risque de provoquer une catastrophe. Mais il
fait, aussi, baisser les prix.
«Nous
avons tout acheté, morceau par morceau», raconte Anti. «Et il fut plus facile
de se débarrasser du rocher menaçant que de retrouver les multiples héritiers
de chaque ruine! Puis, par nos propres moyens, nous avons déblayé mille huit
cents tonnes de décombres, de terre et de débris! Nous avons trouvé des amas
de cornes de béliers, qui témoignaient que se célébrait, là, l'antique
culte de Mithra, et qui expliquait le vieux nom de l'endroit: la « tour des
Banes». On disait aussi que les Sarrasins s'y étaient réfugiés et y avaient
caché un fabuleux trésor, qu'ils avaient dû abandonner. Nul n'avait jamais pu
le retrouver. Nous non plus. Mais, comme dans la fable de La Fontaine, notre
travail nous en a procuré un autre. Nous avons englouti tout ce que nous avions
pour relever ces murs, reconstituer ces salles et ces voûtes. Dieu sait ce que
ça peut valoir aujourd'hui! Pour nous, toute cette beauté est inestimable.»
Aujourd'hui,
vingt-cinq ans après, et grâce à neuf permis de construire (dûment encadrés),
Anti Lemarin règne sur un véritable palais-labyrinthe de deux mille mètres
carrés habitables ! Au Paradis, le saint Bénézet d'Avignon doit en pâlir
de jalousie. Surtout qu'Anti,
lui, affirme ne pas avoir eu besoin de passer de pacte avec Dieu ou Diable.
(Mais sait-on jamais?)
Pour
réaliser ce qui paraissait impossible, Anti Lemarin a tout fait: les plans, les
maquettes, les démarches officielles et les autres, la décoration, le ciment,
la taille des pierres, etc. Afin de gagner l'argent nécessaire à son
chantier perpétuel (il y travaille toujours), il a adopté toutes les
solutions, au fur et à mesure de l'ouverture de nouvelles salles, il créa un
restaurant, un salon de thé, un cabaret de poésie,des boutiques d'artisanat et
d'antiquités, une galerie de tableaux, un bureau d'architecture, une agence
immobilière... A vouloir recenser les activités du nouveau « Seigneur» des
Baux, on ne peut qu'en oublier. Il y en a assez pour occuper tout un régiment.
Mais trop peu pour satisfaire Anti Lemarin, qui organise encore des festivals et
des représentations théâtrales. Il est le premier, par exemple, à donner,
avant Saint-Tropez, «Le désir attrapé par la queue », la seule et unique pièce
de Picasso. Pour calmer son besoin d'expression, il se fait imprimeur, à
Saint-Rémy, et édite un recueil de dessins inédits de Jean Cocteau. Il
imagine et met au point un fastueux spectacle lumino-audio-visuel, dans les anciennes
carrières qui dominent le Val d'enfer. L'idée sera reprise et réalisée
par... quelqu'un d'autre..
On
peut se demander où et comment il a pu trouver le temps de devenir l'une des
sommités de la radiesthésie contemporaine. Et, pourtant, le fait est là.
Continuateur du grand Turenne, il est un spécialiste des radiations
universelles et des ondes de formes. Il fait des conférences et écrit des
livres sur l'oeuvre de celui qu'il considère comme son Maître et sur ses
propres découvertes.
L'important,
c'est de se réussir
Afin
d'encore mieux brouiller ses traces, ce Frégoli d'un nouveau genre a eu jusqu'à
la
A
sa naissance, Anti Lemarin s'appelle Hajosi. Mais cela veut dire « le marin»
en hongrois, et personne n'en est plus avancé. Si son père, qui est vraiment
marin, est d'origine hongroise, sa mère est italienne. Pour se comprendre, ils
se parlent en allemand!
«Je
suis un carrefour», explique Anti. «J'ai eu trois langues maternelles, jusqu'à
l'âge de dix-sept ans, où j'ai dû apprendre le français. Après, j'ai réappris
le hongrois... Je l'avais oublié.»
Jusqu'à
seize ans, il fait ses études à Budapest. Et, surtout, depuis l'âge de huit
ans, il peint. Il peint avec acharnement, avec passion. Il fête ses quinze ans
avec sa cinq centième toile
«
Pour moi», explique-t-il, «peindre c'était une prière à la nature. Il m'a
toujours paru essentiel de transmettre, de faire partager. Peindre, c'est aussi
cela. C'est aimer, pouvoir aimer. Il est beaucoup plus triste de ne pas pouvoir
aimer que de ne pas être aimé. A l'époque, je crois, Si je peignais beaucoup,
c'est que j'aimais beaucoup. L'amour n est-il pas la plus belle des prières ?»
En
1933, Anti Lemarin rejoint sa famille installée à Paris où il entre aux Arts
Décoratifs. Plus tard, il passera une licence et deviendra professeur de...
français à la Sorbonne ! Il étudiera aussi la philosophie, l'étymologie et
se penchera, durant toute une année, sur la, langue de Clément Marot. Comme sa
famille ne peut subvenir à ses besoins, il lui faut travailler. Il fera un peu
de tout. Moniteur de ski, il initiera René Barjavel au plaisir des «planches».
Précepteur des enfants d'un comte l'après-midi, il passe ses matins dans la «zone»
où il dessine et peint la pauvreté.
«Il
y a dix ans», raconte-il, «dans une exposition sur «les Impressionnistes autour
de 1900», chez Romi qui tenait une galerie rue de Seine, j'ai retrouvé un
tableau de neige que j'avais donné à ma concierge. Il était modestement signé,
à l'intérieur même de la croûte, d'une manière invisible. J'ai eu la
surprise de trouver ma toile authentifiée comme un Manet ! Je n'ai rien dit.
Aujourd'hui, un collectionneur anglais ne sait pas qu'il a un faux Manet».
Anti
touche son premier vrai salaire, en 1937, comme peintre en bâtiment. Il travaille
sur le chantier de l'Exposition Universelle. Devant ses dons, on lui confie
des fresques
à réparer. Engagé comme simple ouvrier, il sera convié à l'inauguration
pour recevoir les officiels et leur expliquer son travail ! L'année suivante,
il part à PontAven où, pratiquant par échanges selon la tradition de l'époque,
il vit au fameux «Hôtel de la Poste» qui reçut Gauguin, Émile Bernard et
les peintres de leur école. Les critiques se font flatteuses. Il participe à
des expositions où figurent les noms de Picasso,
Lorjou, Léger. A Montmartre, il fréquente Utrillo. Le Musée d'Art
Moderne lui achète des toiles. Il obtient une bourse d'État pour pouvoir
voyager et une subvention. Entre-temps, il s'est marié à l'insu de sa famille.
Cette dernière n'apprendra la chose qu'en recevant... des publicités à
domicile pour l'achat d'un berceau ! A Paris, c'est la vie de bohème. Pour
gagner de l'argent, le jeune peintre passe ses nuits à exécuter des
caricatures dans les cabarets.
«Je
rentrais à cinq heures du matin», avoue-t-il. «Je donnais tout l'argent à ma
femme que je voulais, en avance sur mon temps, totalement libre. Je l'ai
tellement libérée qu'un jour, elle est partie avec un copain !».
Mais
Si les spécialistes apprécient son art, les marchands de tableaux hésitent
encore à prendre des risques.
«Nous
vivons dans une société idiote », dit Anti, «où pour être, il faut d'abord
exister socialement. Alors, pour être libre, pour pouvoir me passer des
marchands, j'ai décidé de gagner de l'argent, j'ai tourné le dos à tout ce
que j'aimais».
Durant
un temps encore, il fera de la décoration de cinéma (« Entente Cordiale» de
Renoir, «Tournant dangereux» pour lequel il réalisera une fresque de
quarante mètres), de la mise en page (« La Joie» qui deviendra « La Vie
Catholique», «Images du Monde», «Constellation » et le dernier hebdomadaire
paru avant l'Occupation, «Lu et Vu» dont il ornera l'ultime couverture d'une
paire de menottes) et même de la figuration. Il sera «la vague» dans «Aida»
! Mais, en secret, il met au point un projet qui lui permettra d'atteindre le
but qu'il s'est fixé.
«Il
s'agissait d'un système de protection cathodique des surfaces métalliques pour
éviter le tartre et la corrosion », explique-t-il. « J'ai étudié l'électricité
durant trois ans. J'étais épaulé par un ingénieur-conseil, Serge-Simon Held,
auteur de cent quatre-vingt brevets. Mon concurrent direct était Louis Armand
qui détenait un procédé chimique. J'ai créé une société sur le
boulevard Haussmann. On arrivait en ascenseur dans mon bureau. En 1948, j'avais
un million de frais généraux ! J'avais réussi. Mais je m'étais donné des
limites. Au bout de trois ans, j'ai décidé de tout vendre. On m'a filouté.
Mais l'acompte que j'ai reçu m'a tout de même permis de vivre dix ans sans
aucun souci d'argent».
Sentir
au-delà des cinq sens
Voulant se remettre à
peindre, Anti Lemarin découvre le Luberon qui
n'est pas encore à la mode. Pour presque rien, il achète la moitié du village
de Bonnieux. Et il commence son expérience de « ressusciteur » de ruines.
«
Là-bas, comme ici aux Baux », dit-il, «il faut vivre le lieu, concilier la
nature et les éléments: l'eau, le mistral, la lumière. Les belles choses ne
se voient pas. Tout ce qui se remarque est mauvais».
Par
la suite, il revendra ses maisons miraculées à des artistes célèbres:
Maurice Ronet à Bonnieux, le peintre Priking à Oppèdele-Vieux, etc... Mais,
à son grand étonnement, le Vaucluse ne lui redonne pas le goût de peindre.
«
Ce fut, pour moi, la découverte de l'horizontalité », explique-t-il. « C'était
tellement beau que je n'avais plus besoin de m'exprimer. J'étais heureux. On ne
s'exprime que lorsqu'on est malheureux. Je n'avais plus aucune trace de misérabilisme
en moi. Et je n'avais pas encore atteint ce point de dépassement et de désintéressement
qui permet de construire une oeuvre pour la stricte joie des autres. Bien peu
doivent y arriver puisque cela demande l'Équilibre Parfait où il n'y a plus
rien à apprendre, plus rien à vivre, plus rien à souffrir et où, dans une sérénité
totale, on continue à fabriquer le Beau simplement pour le faire partager.
C'est une situation presque divine».
C'est
en se déplaçant, à la demande de la Société Shell pour étudier de
nouvelles installations, qu'Anti Lemarin « rencontre» Les Baux. C'est le
coup de foudre. Il liquide tout, encore une fois, pour vivre une nouvelle
aventure.
«
Après l'horizontalité du Luberon», raconte-il, « je découvrais le cercle.
Plus que jamais, il me fallait construire. Ici, je pouvais tout imaginer à
partir du vide. Nous avons commencé par faire un grand trou et nous avons tout
fait par rapport à lui. Nous l'avons ensemencé. C'est une nativité. Toute
la maison, d'ailleurs, est matricielle. Ici, on engendre».
Dans
cette maison, Anti a amassé ses trésors, ses souvenirs: la presse de Van
Gogh, des bois gravés de Arp ou de Matisse, des
lithographies
signées des plus grands noms de ce temps, les témoins de l'amitié de Roger
Laforest, de Martine Carole, de l'écrivain Joseph Deltheil, de l'architecte Fernand
Pouillon, du peintre Émile Bernard, de Paul Gachet, le fils du médecin qui soutint
Vincent, ce voyant qui mourut d'un soleil dans la tête. Mais, pour lui, ce
n'est pas cela l'important. Il rêve encore d'Autre Chose.
«J'ai
toujours tout fait comme Si j'allais tout perdre», dit-il. « Il n'existe réellement
que deux verbes: « être» et « avoir». Sans « être», on ne peut «qu'avoir».
Les gens achètent ce qu'ils ne sont pas. Quand ils se rendent compte que ça ne
vaut rien, il est trop tard: ils se sont fait « avoir ». Il faut prendre
totalement conscience de son « être», cela seul importe, la conscience
d'exister. Il faut rendre conscientes, « positives», toutes nos possibilités
inconscientes, génétiques. Moi, Si J ai réussi pas mal de choses, je ne me
suis pas encore réussi. Tout seul dans une pièce vide, aux murs blancs, je rêve
de ça depuis quarante ans! Il faut tout connaître. Je crois en la fusion. Je
sens venir une nouvelle période de concentration intérieure qui amènera une
nouvelle création. Il faut sentir au-delà des cinq sens, parler au-delà des
mots, peindre au-delà des couleurs. Tout se passe au-delà. C'est pour cela que
j'en appelle au sixième sens. Tout est encore à faire. Et c'est passionnant.
Qui
est Anti Lemarin ? Allez savoir! Vous croyez en avoir fini et c'est juste le
moment qu'il choisit pour vous dévoiler dix projets, vous raconter cent
anecdotes, vous révéler mille détails qui remettent tout en question. Et, dépliant
devant vous les plans de ses prochains rêves, il a les yeux pétillants et
l'excitation ravie du gamin qui vient de réussir une bonne farce.
Anti
Lemarin est un coquelicot. Sans lui, le monde serait morne et triste comme un
champ de blé sans ces fleurs écarlates et fragiles, que les imbéciles taxent
de « mauvaises herbes». Après tout, Rimbaud aussi était appelé « voyou».
Reportage
Alan WILLIEME
Septembre
1978
Anti
nous a quitté le 14 mars 1983 … sept permis de construire plus tard
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